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5th May 03:15
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La vérité_chrétienne_face_aux_autres_religions (image font agent association disciples)
Notre époque est celle du pluralisme religieux. Mais cette pluralité des
religions est-elle une volonté divine ? Comment se positionner en tant
que chrétien vis-à-vis des autres croyants sans manquer de conviction
par rapport à l’Évangile ?
Dieu de Bush contre Dieu de Saddam. La guerre des hommes est devenue la
guerre des dieux. God se mesure à Allah. Comme si chaque camp avait
besoin de munitions sacrées. Dieu est appelé à la rescousse des
politiques les plus contestables, dans un camp comme dans l’autre. Et
l’hebdomadaire Le Point pouvait titrer le 4 avril 2003 : « Les religions
sont-elles coupables ? »
En tant que chrétiens, nous ne pouvons pas ne pas réagir à cet « abus de
bien divin » (Bruno Frappat). Conscients que Dieu n’est pas un agent
double mais le Seigneur de la paix, nous devons refuser tous les
accaparements du genre « Dieu avec nous », c’est-à-dire contre les
autres. Et alors même que nous pensons avoir découvert en Jésus le
révélateur du vrai Dieu, la parole de Jean Sulivan, prêtre et écrivain,
revient à la mémoire : « Si la Vérité ne nous désarme pas, comment
voulez-vous que les autres s’ouvrent à la Vérité. » Aujourd’hui, la foi
chrétienne ne peut plus se vivre et se penser comme si elle était le
destin « naturel » de l’humanité entière, le fruit assuré de la mission
universelle. Nous sommes dans une situation de pluralisme religieux où,
certes, l’indifférence est grande, notamment en Occident, mais où aussi,
sous presque toutes les latitudes, les religions font preuve de vitalité
et de dynamisme. Dès lors, les questions fusent : que pense Dieu de
cette situation ? La pluralité des religions est-elle une volonté divine
? Comment se positionner en tant que chrétien vis-à-vis des autres
croyants sans manquer de conviction par rapport à l’Évangile ?
En fait, l’Église, et tout chrétien avec elle, est invitée à passer de
l’anathème au dialogue pour bien se situer par rapport aux autres
expériences religieuses, et aussi de la différence objective des
croyances à l’exigence concrète de comportement évangélique pour bien se
situer par rapport à sa propre foi.
De l’anathème au dialogue
Même s’il faut se garder de trop simplifier l’histoire, il apparaît que
l’attitude constante de l’Église sur les 19 premiers siècles de son
itinéraire a été une attitude extrêmement négative à l’égard des autres
religions, résumée dans la formule bien connue : « Hors de l’Église, pas
de salut. » Si un non-chrétien était considéré comme digne d’éloges,
c’était en dépit de sa religion plutôt que grâce à elle. Le sommet est
atteint par le concile de Florence (1442) citant un texte du VIe siècle
: « Aucun de ceux qui se trouvent en dehors de l’Eglise, non seulement
païens, mais encore juifs ou hérétiques et schismatiques, ne peuvent
devenir participants de la vie éternelle, mais iront dans le feu éternel
qui est préparé pour le diable et ses anges (Mt 25, 41), à moins
qu’avant la fin de leur vie, ils ne lui aient été agrégés. »
Ce n’est qu’avec le concile Vatican II (1965) qu’un virage à 180°
s’opère puisque la Déclaration sur les religions non-chrétiennes affirme
: « L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans
ces religions. Avec un respect sincère, elle considère ces manières
d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, tout en différant
sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, reflètent
cependant assez souvent un rayon de cette Vérité qui illumine tous les
hommes » (Nostra Aetate n°2).
En fait, c’est du côté de l’Asie que l’évolution de la doctrine avait
commencé. Le premier Concile plénier de l’Inde en 1950 déclare : « Nous
reconnaissons que la vérité et la bonté existent en dehors de la
religion chrétienne, car Dieu n’a pas laissé les nations privées de son
témoignage, et l’âme humaine est naturellement attirée vers le seul vrai
Dieu. » En quelque sorte, Dieu n’est pas arrivé en Asie sur le dos du
premier missionnaire chrétien.
Encouragé par le concile, un rassemblement officiel de l’Eglise
catholique indienne pourra dire en 1969 : « Les autres religions ne sont
pas des forteresses que nous devons attaquer et détruire. Elles sont des
demeures de l’Esprit que nous n’avons pas visitées, elles sont des
réceptacles de la Parole de Dieu que nous avons choisi d’ignorer. » Il
n’en sera plus ainsi dorénavant : le mystère ineffable de Dieu est
présent de différentes manières aux peuples du monde, même si, pour un
chrétien, la Révélation culmine en Jésus le Christ. Les différentes
traditions religieuses, avec leurs Écritures et leurs rites sacrés,
peuvent être une aide sur le chemin du salut. L’Esprit saint est à
l’œuvre en elles. Dès lors, le maître mot, l’impératif de la mission
chrétienne par rapport aux autres religions, devient le dialogue.
Le dialogue de la vie
C’est la seule attitude possible pour attester à la fois le travail de
Dieu dans les autres espaces religieux et exprimer l’espérance de leur
accomplis*****t dans le Christ. Dialogue, c’est-à-dire respect,
confiance, ouverture à l’autre qui n’exclut pas le sens critique,
engagement dans sa propre foi, souci de la vérité à laquelle les
partenaires sont soumis. Le but n’est pas la victoire des uns sur les
autres mais la conversion plus profonde de chacun à sa propre foi.
Ne pensons pas tout de suite que ce dialogue interreligieux est une
affaire de spécialistes ! Car le plus important est le « dialogue de la
vie », partage de la vie quotidienne dans un quartier, dans une école,
dans une association, dans une action commune pour la paix ou contre
l’exclusion. Dialogue d’amitié et de solidarité. Les différentes fois
religieuses peuvent et doivent contribuer au « vivre ensemble » (1) en
France comme en tout lieu. C’est ce dialogue en pleine vie qui est
fondamental et qui légitime les échanges théologiques et spirituels.
Mais ne va-t-on pas crier au relativisme triomphant ? Nous constatons
tous les jours que beaucoup de nos voisins pensent que « toutes les
religions se valent », qu’il y a de la vérité un peu partout et que
chacun a la liberté de composer son propre menu spirituel.
Le passage qu’il nous faut effectuer est celui du relatif au
relationnel. Car c’est ainsi que pourra se manifester l’originalité de
l’identité chrétienne. On entend souvent dire que les chrétiens sont les
seuls demandeurs de dialogue et qu’ils devraient attendre une démarche
des autres : c’est qu’ils ne seraient pas fidèles à l’Evangile s’ils ne
cherchaient pas le dialogue avec tout homme, à l’image de Jésus.
Une excellence concrète
En effet, le défi qui nous est lancé n’est pas une démonstration de la
supériorité du dogme chrétien par rapport aux autres croyances, une
preuve intellectuelle en quelque sorte, mais une attitude concrète qui
donne à voir notre foi dans la relation à l’autre, une preuve pratique.
Il y a très longtemps, saint Augustin déclarait : « Tu vois la Trinité
quand tu vois la charité. » C’est la charité mise en œuvre qui lève le
voile de l’identité de notre Dieu. La foi chrétienne est simplement une
façon de nouer des relations.
Nous pouvons très bien découvrir et définir Jésus de Nazareth comme un
homme de relations. Il accorde d’abord une belle importance à la
relation à Celui qu’il ose appeler son « Père ». Il se retire dans la
solitude pour le prier, l’adorer, pour s’imprégner de sa volonté,
surtout quand celle-ci apparaît à contre-courant du désir humain (à
Gethsémani). Par ses paraboles et son comportement, Jésus incarne le
visage d’un Dieu de tendresse et de pardon : il est le père du fils
prodigue, il est le berger qui court après la brebis perdue, il
transgresse toutes les frontières religieuses car il n’a de cesse de
faire alliance avec toute l’humanité. Ce qui fait le bonheur de ce
Dieu-là, ce ne sont pas les champions de la performance ascétique mais
ceux qui font place à l’autre dans la pauvreté et la miséricorde (les
Béatitudes). Soulignons que tous les courants religieux du ier siècle se
définissaient par séparation, par exclusion des autres. Jésus est le
seul à prêcher l’intégration de tous au nom d’un Dieu qui n’est pas
celui d’un peuple mais celui de tous les peuples.
Nous comprenons mieux alors la place centrale dans le christianisme du
double commandement de l’amour. Les deux préceptes existaient déjà dans
la Loi juive, mais Jésus les articule au point de les identifier. Ce qui
fait dire à Jean dans sa première Épître : « Si quelqu’un dit : « J’aime
Dieu » et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui
n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit
pas » (4, 20). L’amour du Dieu vivant vient à la visibilité dans l’amour
fraternel. Et ne réduisons pas l’ampleur de cet amour fraternel : il
doit aller jusqu’à l’amour de ceux qui ne nous plaisent pas et
éventuellement nous font du mal. Le prochain n’est pas défini en
fonction de sa distance par rapport à nous mais il est celui dont nous
nous rendons proche (parabole du Bon Samaritain) en brisant les clivages
entre l’extérieur et l’intérieur de notre groupe d’appartenance. Cet
amour à vivre de manière très concrète est toujours fondé sur l’amour
que Dieu manifeste pour le monde. Dès lors, il y a en lui une dimension
d’excès, de gratuité, de générosité qui sape notre désir d’épargne et de
calcul trop humain. Il nous faut « perdre pour trouver ».
Pour vivre du Christ et de son Esprit, les disciples de l’Evangile ont
besoin de formes de communauté. Il leur faut se rassembler en Église.
Ils doivent offrir aux yeux de tous des cellules où l’amour règle la vie
commune et d’où il peut rayonner pour frayer la voie à une société bâtie
sur la justice. Les chrétiens ont une façon à eux de se rassembler pour
que la mémoire de Jésus et la grâce de Dieu les subvertissent pour en
faire des témoins d’une bonne Nouvelle à destination de tous. Ils ne
constituent pas une secte des purs ou un refuge pour être à l’abri des
problèmes du monde, mais, tout pécheurs qu’ils sont, ils puisent dans la
Parole de Dieu et les sacrements du Christ l’énergie pour sans cesse
repartir dans l’action quotidienne avec tous les hommes de bonne
volonté. Car si tout a été dit de la Révélation chrétienne, tout n’a pas
encore été entendu et mis en œuvre. Les chrétiens ont besoin de
l’expérience humaine et religieuse des autres pour mieux discerner le
dessein de Dieu, qui ne peut être que le rassemblement de tous ses
enfants dans un monde juste et fraternel. Sur la palette des religions,
le christianisme est une religion de « sortie de soi ». Le chrétien est
envoyé vers autrui et vers Dieu. Il est convoqué à un déplacement. Pour
la route, il ne s’encombre pas de valises et de règlements : il porte au
cœur le visage de Jésus et la hantise du frère. Dès lors, il se trouve à
l’aise avec beaucoup de compagnons de route. Ce n’est pas à lui de juger
les motivations, bonnes ou mauvaises, des uns et des autres. Il sait
seulement que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et
parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Timothée 2, 4). Il croit
donc que les chemins des hommes ne mènent pas nulle part mais croisent
le chemin pascal du Christ. Où et comment ? C’est le secret de Dieu.
Bruno Chenu, Panorama de juin 2003
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